Père autodidacte, mère multitâches

Mon père est mort.

Je ne l’ai jamais connu, mon père.

André buvait, beaucoup. Et quand il revenait à la maison, après avoir enfilé les bières, les claques volaient.

À ma mère.

À moi.

Tellement, que bambin, quand je l’entendais rentrer à la maison, je me réveillais. En pleurs. En peur.

Par une journée de 1988, ma mère a pris son courage à deux mains – tout le courage qu’une femme de cette époque devait avoir pour tenir tête à un homme violent – et lui a donné le choix.

« Tu arrêtes de boire ou tu t’en vas. »

Il est parti.

Sans regrets, j’imagine, puisque je ne lui ai jamais adressé la parole par la suite.

Cinq ans plus tard, devant le juge, pour ma garde légale, André n’a pas bronché.

« Je n’en veux pas de cet enfant-là », a-t-il mentionné en cour.

Je l’ai recroisé, quelques fois. En cordant du bois chez un ami, dont le père était proche d’André. Lors de la Saint-Jean-Baptiste, aussi.

Pas un mot.

Peut-être ne savait-il pas quoi dire, comment s’y prendre.

Ironiquement, André est décédé le jour de la fête des Pères.

Il ne faisait pas plus attention à lui qu’aux autres, alors à 67 ans, le bon Dieu a tiré sur la plogue.

Je ne suis pas allé à l’enterrement. À quoi bon. Je ne le connaissais pas de toute façon.

Peu importe. Je le détestais, de toute façon. Pour ce qu’il a fait subir à ma mère, mais aussi, pour tous les petits détails qui font que je suis un homme marqué, aujourd’hui.

Comme quand je n’accepte pas qu’on hausse le ton envers moi.

Comme quand je me tourmente parce que moi, j’ai haussé le ton, comme lui le faisait trop souvent.

Comme quand je manque un peu de confiance en moi.

Comme quand je suis devenu père.

Je n’avais pas de repère, ou si peu, avec les exemples d’hommes que j’ai côtoyés dans ma vie.

De bons exemples, certes, mais pas des modèles 24/24h.

Comment on fait ça, être père? Ça fait quoi, un père?

Bon, OK, j’suis capable d’me pitcher à la balle avec mon garçon, mais sinon? Quand ça ne joue pas, ça fait quoi, un père? Pendant la grossesse? À la naissance? Les premières semaines après l’accouchement? Tsé, avant le baseball?

J’ai cherché.

J’ai lu.

Longtemps.

Souvent.

Jusqu’au jour où je me suis dit : « ah, pis d’la marde. »

J’ai arrêté de m’en faire, de chercher des modèles, de me questionner. Je me suis dit que je ferais de mon mieux et que j’apprendrais sur le tas. Que je serais présent, attentionné.

Ça serait déjà mieux que ce qu’André avait fait, anyway.

Marc-André PelletierParfois, je regarde des pères avec leurs garçons, qui ont mon âge, ou à peu près.

Je les trouve cute, mais je ne les envie pas.

Parce que dans le fond, mon père, il s’appelle Angèle. Et il a campé les deux rôles à la fois.

Ma mère a utilisé tous ses outils afin d’être le meilleur exemple pour moi.

Chaque fois qu’on me parle de « mes parents », je bombe le torse et précise : « ma mère ».

Et moi, j’essaie aujourd’hui de reproduire ces valeurs d’amour, de communication, de partage, d’entraide, de persévérance, de courage et de travail qu’elle m’a enseignées.

À travers les années, nous avons tissé un lien puissant. Même superpuissant.

Aujourd’hui, ce que je suis, j’en dois une part à ma mère, elle qui m’a élevé, seule. Elle l’a eu rough, par bout. Par grands bouts, même, parfois.

J’ai toujours été quelqu’un d’intense, alors imaginez l’adolescence.

Mais elle a toujours eu le courage. Quand je la regarde, je ne peux qu’admirer ce petit bout de femme qui atteint à peine le cinq pieds et qui, comme moi, n’hésiterait pas un instant à donner sa vie pour son enfant.

Un proverbe dit qu’« un enfant sans père est semblable à une maison sans toiture. »

Moi je dis qu’on l’a construite ensemble, la toiture.

Je t’aime, m’man.

Marc-André Pelletier

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J’exerce le journalisme depuis 2008. D’abord pour le Nouvelliste, ensuite lors de séjours à la radio pour CKBN 90,5 à Bécancour et Bell Média à Trois-Rivières. En mai 2012, j’ai joint les rangs de TC Média où je me suis occupé de dossiers d’actualité, de politique, d’éducation, de sports et où j’ai été membre de la cellule d’enquête. Depuis février 2015, je suis journaliste pour Cogeco Nouvelles à la radio du 106,9FM Mauricie et du 100,1 Rythme FM à Trois-Rivières.

Trere are 2 comments on this post

  1. Mina Pellerin 17 octobre 2015, 20 h 49 min

    Vraiment beau témoignage et pour une rare fois une mère est bien citée, honorée et les choses sont dites clairement, sans détours. Bravo de votre audace d’avoir prit la …plume pour dire votre parole sensée et encourageante. Vous allez…faire des p’tits, j’en suis sûre ! Bonne continuation de votre beau rôle, en espérant que vous n’êtes pas en devoir de faire la même chose que votre mère en tant que père présentement… ;)

  2. bonjour 11 janvier 2016, 13 h 25 min

    pour la mère le truc c’est de faire les deux rôles mais de ne surtout pas le dire ! :)
    désolée pour vous comme pour mon gamin mais de savoir que vous allez faire la vie douce aux vôtres me réconforte. vive les pères !
    bonne suite à vous.

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