L’art, comme le voyage, ne laisse personne indemne

Par Érika LeBrun

Ce discours, fondé sur mes expériences en arts visuels, propose un parallèle entre le concept de voyage et celui de l’art en tant qu’expérience. L’art, comme le voyage, ne laisse personne indemne ; un propos qui aborde la relation au monde en tant que structure d’ouverture de l’être et vecteur de connaissance de soi. Ma recherche s’appuie sur la phénoménologie existentielle, principalement la lignée des textes de Martin Heidegger, dans laquelle l’étymologie y est prépondérante, elle me permet de pousser plus loin mes réflexions, en saisissant la signification de chaque mot. Les termes avec des étoiles sont précisés au sein du glossaire sous le texte, si vous souhaitez, vous aussi, satisfaire votre immense curiosité.

Bonne lecture !

Un jour nous trouverons ce que nous cherchons.
Ou peut-être pas.
Peut-être trouverons-nous quelque chose de mieux !

« Nous avons traversé des continents, des océans sans fin sur des radeaux tressés de rêves »1

Au sens commun du terme ; le voyage* se définit par un mouvement réel du corps dans l’espace, ayant pour destination l’ailleurs, l’autre et l’inconnu. Ce sentiment de l’exotique est possible sans parcourir de grandes distances ; lire un livre, écouter de la musique, regarder un film, vivre une œuvre, découvrir un met, rencontrer une personne, constituent tant de manières d’entamer un voyage au lieu de soi. Ce texte est une invitation à la découverte et une incitation à la transformation. Soyez-vous, croquer dans la vie à coup d’expériences ; elles sont le véritable sens de l’existence !

« Le monde de l’art n’est pas celui de l’immortalité, c’est celui de la métamorphose. »2

Il est un voyage nommé art. Ce voyage, qui fait partie intégrale du paysage humain, depuis aussi longtemps que celui-ci peut bien se souvenir, trouve son point de départ dans les méandres de la pensée de l’artiste. Un mouvement de l’esprit initié par la nature de celui-ci, qui trouve fondement dans son ipséité. Le concept d’ipséité en philosophie, désigne la conscience du sujet pensant de sa propre identité unique. C’est en effet par cette conscience du moi authentique et de son unicité, que l’artiste affirme sa présence au monde dans l’acte créateur. L’art comme mode d’expression constitue ainsi cette expérience réelle et imaginaire de l’être-au-monde* de l’artiste. C’est à l’occasion de cette rencontre avec soi, que l’artiste mettra au monde son œuvre. Cette expérience intime désormais matérialisée ; l’œuvre obtiendra son autonomie, car elle existe pour et par elle-même. L’œuvre d’art en tant que véhicule de communication se mettra en chemin vers sa destination ultime ; l’autre.
« Quel voyage est au fond tout travail créateur ! »3

Si l’œuvre d’art trouve naissance dans le solipsisme* de l’être, ce n’est qu’au contact de l’altérité* que l’aventure commence réellement, car pour constater sa propre présence au monde et découvrir qui l’on est, la relation à l’autre est essentielle. En d’autres termes ; la seule manière de constater sa propre existence, est le contact avec l’extérieur ou l’autre se loge. Cette réciprocité de présence ; nécessaire à l’art, constitue, en mon sens, une mise en abîme*, dans laquelle l’œuvre issue de l’expérience de l’artiste, est génératrice d’expérience chez le regardeur. En définitive, si l’art comme le voyage se fonde sur la quête, il a toujours pour point de départ et destination ; l’expérience de soi et du monde dans laquelle s’entrelacent rencontre et muance*. Pour conclure, je vous laisse poursuivre ce voyage sur ces quelques vers du merveilleux Baudelaire :

 

Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir, cœurs légers, semblables aux ballons, De leur fatalité jamais ils ne s’écartent, Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons !

Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues, Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon, De vastes voluptés, changeantes, inconnues, Et dont l’esprit humain n’a jamais su le nom !

Nous imitons, horreur ! la toupie et la boule Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils La Curiosité nous tourmente et nous roule, Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Singulière fortune où le but se déplace,

Et, n’étant nulle part, peut être n’importe où ! Où l’homme, dont jamais l’espérance n’est lasse, Pour trouver le repos court toujours comme un fou !

Notre âme est un trois-mâts cherchant son Icarie ; Une voix retentit sur le pont : ” Ouvre l’œil ! ” Une voix de la hune, ardente et folle, crie. ” Amour… gloire… bonheur ! ” Enfer ! c’est un écueil !

Chaque îlot signalé par l’homme de vigie Est un Eldorado promis par le Destin ; L’Imagination qui dresse son orgie Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.

Ô le Pauvre amoureux des pays chimériques ! Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer, Ce matelot ivrogne, inventeur d’Amériques Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue, Rêve, le nez en l’air, de brillants paradis ; Son œil ensorcelé découvre une Capoue Partout où la chandelle illumine un taudis.

Etonnants voyageurs ! quelles nobles histoires Nous lisons dans vos yeux profonds comme les mers ! Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires, Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile ! Faites, pour égayer l’ennui de nos prisons, Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, Vos souvenirs avec leurs cadres d’horizons.4

 

GLOSSAIRE PROPOSÉ PAR ÉRIKA

La phénoménologie est un courant philosophique qui se concentre sur l’étude des phénomènes, de l’expérience vécue et des contenus de conscience.

L’existentialisme est un courant philosophique ainsi que littéraire qui postule que l’être humain forme l’essence de sa vie par ses propres actions, celles-ci n’étant pas prédéterminées par des doctrines théologiques, philosophiques ou morales.
Voyage

Synonymie : Déplacement, migration, chemin, distance parcourue, mouvement réel ou apparent dans l’espace, expérience réelle ou imaginaire, parcours, trajet ou route.

Étymologie : Dérivé du latin, viatucum (neutre de viaticus « de voyage ») ou encore dérivé de via « route

Historique (1100) : enter en sun veiage « se mettre en chemin »

L’être-au-monde (In der Welt sein) est un concept de la philosophie heideggérienne : le Dasein est un mot allemand souvent traduit par «être-là» ou «réalité humaine». Mais ce terme est difficilement traduisible. Il est en effet toujours, déjà, irrémédiablement engagé dans le monde. Le sujet ne peut jamais se retirer du monde (comme le fait le sujet cartésien par exemple)

Le solipsisme est une théorie philosophique d’après laquelle il n’y aurait pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même.

L’altérité est un concept utilisé dans de nombreuses disciplines comme la philosophie, l’anthropologie, l’ethnologie et la géographie. L’altérité est la « caractéristique de ce qui est autre, de ce qui est extérieur à un « soi » à une réalité de référence : individu, et par extension groupe, société, chose et lieu ». Elle « s’impose à partir de l’expérience » et elle est « la condition de l’autre au regard de soi »2. Le mot provient du bas-latin alteritas, qui signifie différence ; l’antonyme d’«altérité» est «identité»3 ou la reconnaissance de l’autre dans sa différence.

La mise en abîme est un procédé consistant à représenter une œuvre dans une œuvre similaire, par exemple dans les phénomènes de « théâtre dans le théâtre », ou encore en incrustant dans une image cette image elle-même.
Muance : Dérivé de muer « changement »

1 Richard DESJARDINS, Les Yankees

2 André MALRAUX, Antimémoires, Paris, Gallimard, 1967, p.68

3 Charles, DU BOS, Journal, 1927, p.250

4 Le Voyage, Charles Baudelaire, 1861

***Il est à noter que le point de vue exprimé dans cet article de blogue est personnel à l’auteur.

Érika LeBrun

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Érika LeBrun est une artiste en arts visuels native de Shawinigan. Elle a entamé des études en enseignement des arts et en arts visuels à l’Université du Québec à Trois-Rivières. Curieuse et passionnée, Érika est une artiste praticienne et théoricienne qui s’intéresse à l’art comme organe essentiel de compréhension du monde et de soi. Actuellement en rédaction d’un essai en art visuel, autour du concept de « l’habiter », elle tente de préciser le sens de l’art comme moyen d’existence, afin de mettre en lumière la nature profonde de l’artiste. Cette initiative est fondée sur un désir de partager « le bois dont elle est faite » et ainsi inciter l’autre à rayonner par son identité authentique, dans un monde ou règne la normalisation.

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